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Que se passe-t-il dans la tête du spectateur ?

Que se passe-t-il dans la tête du spectateur ?

Billets critiques sur le spectacle vivant & interviews


I am

Publié par Nicolas sur 21 Août 2014, 12:15pm

Catégories : #Création 2014, #Détournement de critique, #théâtre contemporain, #Danse, #Souriez: vous êtes critiqués

I am

Conception, scénographie, chorégraphie et mise en scène Lemi Ponifasio -- Composition sonore Lemi Ponifasio et Marc Chesterman  -- Photos : Christophe Raynaud de Lage -- Vu le 18 juillet 2014 au Palais des Papes, festival IN d’Avignon

 

Découverte d'un spectacle du « IN » au Palais des Papes… et de ses spectateurs

   Vendredi 18 juillet : c’est le grand jour, je vais vivre un spectacle dans la prestigieuse cour d’honneur du Palais des Papes. C’est un spectacle de danse qui s’intitule I am. Je ne m’y connais pas beaucoup mais je sens bien qu’on va être loin des rappeurs marseillais et de leur mia. Avec le recul, effectivement, pas de « chemise ouverte » mais tout de même… Des « chaîne-en-or-qui-brillent » et une ambiance pas si éloignée des combats de danse en boîte de nuit.

   Je me retrouve donc à 20h30 devant le Palais des Papes au milieu de la cohue. Impressionné, stressé même, moi qui suis abonné du off et des petites salles. Sur l’esplanade, l’ambiance est un peu électrique. Les intermittents en lutte ont branché une sono juste devant l’entrée. Des poèmes et des discours se succèdent.  Personne ne sait si le spectacle sera maintenu.

   L’entrée est majestueuse, puis on se retrouve sous les gradins, enchevêtrement de barres de fer. Pas facile de trouver sa place, tant il y a de monde. J’arrive enfin à mon siège. Ouh là ! On est très proche des voisins. J’attends, je déguste les dimensions du plateau, le nombre de spectateurs, la hauteur des murs. Tout cela est très impressionnant. « Ben, tu vois, il est 22h10. C’est pas commencé ! ». Lui, c’est mon voisin de derrière qui s’adresse à sa femme. De son côté, mon voisin de gauche envoie des textos.

   La pénombre se fait. Je me réjouis. « Oh, putain, c’est les intermittents ! » Toujours mon voisin de derrière. « Qu’est ce qu’ils vont encore nous faire chier ? ». Il n’est pas très discret. Mon voisin de gauche lève la tête quelques minutes pour acquiescer... Pour mieux se replonger dans son téléphone… Il y restera alors même que le spectacle a commencé. Je m’en rends compte au bout de cinq minutes…  Ben oui forcément, sur la grande scène, il n’y a rien ou presque, un petit homme déguisé en soldat nous regarde en faisant des allers-retours. Alors forcément, l’autre avec la lumière de son téléphone il m’agresse. Mais heureusement, il l’éteint après que je lui en ai fait la demande.

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   Dans ce grand volume, ce petit homme qui marche, ça fout un peu la trouille, genre « qu’est-ce qu’on est petit face aux choses ! ». Et puis, je me souviens que le spectacle s’inscrit dans la commémoration du « Centenaire » de la première guerre mondiale.  Si le petit homme est là pour dire la solitude, la petitesse, le froid, le noir, hé bien ça marche. Mais c’est lent. Et la lenteur au théâtre, on n’y est pas forcément habitué. Le voisin de derrière chuchote, je crois qu’il commente la position du petit homme sur scène.

   La lenteur sera vraiment la marque de fabrique du spectacle. Le metteur en scène avait prévenu dans sa note d’intention : « le théâtre est un moment de libération où vous écoutez votre propre voix, votre propre mortalité. C’est un moment dans le silence. Le calme avant le début d’un nouveau voyage ». A priori, on est loin des galipettes ou des pièces à message. Premier morceau de bravoure : un chant maori d’une demi-heure en solo, a cappella. On a beau aimer les incantations magiques, ça fait un poil long. Tout ou presque est du même tonneau. C’est subtil, sombre, hypnotique. Parfois beau mais souvent difficile à appréhender. Comme ces textes qui s’écrivent sur la façade et qu’on n’arrive pas à lire,  ou ce texte déclamé de Hamlet Machine, non sur-titré. Au premier chant, succède un second, interprété par une femme. Mon voisin de derrière applaudit. Je suppose que c’est du deuxième degré. Je ne sais pas. J’hésite aussi sur les intentions des personnes qui le suivent dans sa manifestation bruyante. D’autres huent… Mais que huent-ils ? Le spectacle ou les spectateurs qui ont fait du bruit ?

   Mon voisin de derrière, encore lui, s’illustre ensuite par un « Oh, non ! Oh, putain !» sifflé entre les dents. Un homme est un train de se déshabiller sur scène. Visiblement, ça lui fait de l’effet ! Un peu plus tard, un homme nu marche (toujours en silence, et toujours avec lenteur). Le voilà qui tape des pieds. Sa femme prend peur, « Bernard !» Mais le Bernard répond, goguenard : « je fais le bruitage ! ». Autour de nous, plusieurs personnes rigolent. J’ai honte. Comment est-ce possible ? Comment des gens peuvent-ils être aussi vulgaires ? Il s’attendaient à quoi ? A un son et lumière de la Grande Vadrouille ? Il doit y avoir plusieurs autres nostalgiques de Gérard Oury car on entend plusieurs sièges claqués. Les gradins grincent à chaque fois que quelqu’un se barre. Pour les premiers ça fait un mini évènement vu la densité du public.

Nicolas

I am

   Un peu plus tard sur scène, une grande femme maigre, noire sous une robe blanche s’assoit sur un fauteuil. Un fusil sur les genoux, des fleurs à ses pieds. Derrière elle, quinze acteurs se tiennent debout, immobiles. Un premier s’approche (toujours avec lenteur, ça dure peut-être trois minutes) et lui crache dessus un liquide rouge. Mes voisins de derrière et de gauche ne peuvent réprimer leur dégoût. Quand le deuxième acteur refait le même geste, on réalise qu’on en a pour un moment. Ça rit dans le public. Ça se moque ou ça rit jaune? Personnellement, je trouve la scène saisissante. Cette icône blanche souillée progressivement de rouge me renvoie à la guerre de 14-18   . Si les morts pouvaient revenir, si les familles des défunts pouvaient sortir leur colère, peut-être eux aussi cracheraient-ils du sang, couleur du rejet, de la colère, de l’amertume. Mais peut-être est-ce convenu, déjà vu ?

   A partir de là, le spectacle décolle et la fin est magnifique, avec un effet vidéo époustouflant : une chute d’eau projetée tout le long de la façade. Mais cette eau n’arrive pas à endiguer le flot des spectateurs, usés par la lenteur, qui quittent la cérémonie. Il est 23h50 et mon voisin de derrière rassure sa femme: « c’est bon il n’y a plus que dix minutes ». Quand le spectacle se termine, c’est un public clairsemé qui fait entendre de vagues applaudissements. On entend aussi des hués, en particulier de mon cher voisin. Une personne crie « bravo ». Je sors, presque aussi interloqué par ce mystérieux spectacle que par le comportement du public…

 

NB: Plus d'informations sur I AM, voir lien ci-dessous

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