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Que se passe-t-il dans la tête du spectateur ?

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Billets critiques sur le spectacle vivant & interviews


Krapp's Last Tape

Publié par Saad sur 28 Février 2015, 12:35pm

Catégories : #Les pépites du spectateur, #Seul en scène, #Clown & acrobatique, #Hors des sentiers battus, #Création 2011

Krapp's Last Tape (Titre français : La dernière bande) de Samuel Beckett -- mise en scène, scénographie, interprétation et conception lumières Robert Wilson – Photos : droits réservés -- vu le 21/02/15 au Théâtre Garonne – Toulouse.

Krapp's Last Tape
Krapp's Last Tape
Krapp's Last Tape

Quand la forme rehausse le fond

 

   Singulière proposition que cette dernière bande de Samuel Beckett mise en scène et interprétée par Robert Wilson, véritable légende du spectacle vivant à en juger par l’intérêt que lui porte le milieu de la critique. Ce n’est pas Krapp's Last Tape (titre en anglais) qui démentira sa réputation d’artiste à la fois hors normes et jusqu’au-boutiste.

   C’est dans un immense bureau cloîtré comme un bunker et froid comme une morgue que Robert Wilson choisit de représenter cette courte pièce de Beckett. S’ouvrant sur un coup de tonnerre assourdissant, le spectacle plonge le public dans l’écoute d’une pluie torrentielle qui ne s’interrompt qu’au bout de vingt minutes. Fort heureusement il n’est pas nécessaire de patienter autant pour voir apparaître dans la pénombre de cette nuit d’orage la silhouette de Krapp, personnage figé dont le visage blafard percé de deux yeux rouges verdâtres aux cils rehaussés ressemble - surtout en pareil contexte - à un croisement entre un triste clown et la créature du docteur Frankenstein. La seule vision de cette figure inquiétante située au centre d’un bureau à la symétrie parfaite avec un déluge en fond sonore synthétise toute la force de ce spectacle. Robert Wilson ne lésine manifestement pas sur les moyens audio et visuels pour embarquer le public dans son théâtre.

   La démarche paraît d’autant plus salutaire qu’il ne faut pas trop en effet compter sur le texte complètement haché et volontairement coupé de Beckett pour espérer ressentir de grandes émotions intellectuelles, même si l’idée de représenter la confusion d’un homme âgé en passant par l’écoute de confessions personnelles enregistrées 30 ou 40 ans auparavant est d’une belle originalité. Sur la table qui sépare Krapp du public, il y a donc ce magnétophone que l’anti-héros triture régulièrement, sautant des passages apparemment fondamentaux pour saisir un peu mieux son propre passé ou rejouant au contraire d’autres extraits, tel que l’anecdote mettant en lumière un amour impossible avec une conquête vouée à l’éphémère. Quel est le message de Beckett au fil de ce texte aussi fragmenté que lacunaire ? Que la mémoire est un puzzle qui ne résiste pas au passage du temps ? Que la vie est perdue d’avance et qu’en rejouer les moments les plus obscurs ne fait qu’amplifier le désarroi de la solitude ? On peut partir dans moult spéculations philosophiques face à un texte à la lecture aussi ardue, et si Robert Wilson ne résout pas l’énigme intellectuelle que représente l’absurdité selon Beckett, force est de constater que le véritable aboutissement visuel déployé par sa mise en scène laisse un impression très favorable sur le spectacle. N’est-ce pas un tour de force que de parvenir à créer un univers aussi saisissant à partir d’un texte aussi austère, pour ne pas dire hermétique? Au sortir de Krapp's Last Tape selon Robert Wilson, il semble bien que oui.

 

Calendrier des représentations disponible sur le site de Robert Wilson

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