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Que se passe-t-il dans la tête du spectateur ?

Que se passe-t-il dans la tête du spectateur ?

Billets critiques sur le spectacle vivant & interviews


Trafic

Publié par Saad sur 27 Janvier 2015, 20:34pm

Catégories : #théâtre contemporain, #Hors des sentiers battus, #Théâtre & sexualité, #Les pépites du spectateur

Texte : Yoann Thommerel – Mise en scène : Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau --Photo : Pascal Gely -- Création à la Maison de la Culture d'Amiens en avril 2014 -- Vu le 22/01/15 au TNT – Toulouse

Trafic

Trafic d’influences...

 

Crise de la trentaine ? Chronique sociale ? Portrait d’une génération submergée tant par les séries des années 80 que par les médias 2.0 ? Trafic, c’est un peu-beaucoup tout ça - et plus encore - dans un spectacle qui est bien parti pour faire date dans le théâtre contemporain.

   Midch et Fanch sont deux trentenaires du genre ados (très) attardés. Fanch l’est même si bien qu’il vient d’être mis à la porte par sa femme avec un espoir très restreint de revoir sa petite fille. D’autant plus restreint qu’il va difficilement en obtenir la garde un WE sur deux s’il n’a pas d’autre logement à lui proposer que le Renault Trafic dont il vient de faire l’acquisition. L’engin, qui est désormais son lieu de vie, est censé concrétiser ses rêves de voyages bohême sur les routes des Etats Unis. Mais comme Fanch est plongé dans une culture de l’immédiateté et un flot perpétuel de velléités, les Etats Unis attendront. Pour l’accompagner dans ce beau mélange de spontanéité, bovarysme et passéisme, Midch est semble-t-il le compagnon idéal. Quand les deux lascars ne saisissent pas une pulsion homosexuelle en plein vol, ils parlent du couple, de leurs affects, se remémorent ou se projettent dans des excès en tous genres, et hurlent leurs coups de cœur culturels des années 80-90 avec force passion. Ces deux geeks ont entre autres points communs de vouer une dévotion certaine à des groupes Rock, Rap ou Punk à la fois cultes et rebelles tels que Suicide, The Wu Tang Clan ou encore The Ramones, étalant au passage des condensés de biographies dignes de documentaires rock. Et quand Fanch fait le parallèle extrêmement détaillé entre son Renault Trafic et le van de L‘agence tous risques, force est de constater que Yoann Thommerel imbrique dans la pièce ses passions d’adolescent.

   Si tout cela peut paraître assez fouillis, l’auteur sait quant à lui trouver les mots pour expliquer son projet : « J'ai voulu avec ce texte explorer une forme littéraire imbriquant les genres, le théâtre et le roman principalement. Au découpage en scènes, aux dialogues et aux didascalies propres à l'écriture dramatique s'ajoute une voix narrative sortie de nulle part. Cette dernière n'a, a priori, rien à faire dans une pièce de théâtre, elle appartient au roman. Trafic est une pièce de théâtre contaminée par du roman (à moins que ce ne soit l'inverse), par la poésie aussi. Une pièce de théâtre un peu queer en somme. »

   Dans la mise en scène de Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau, ce mélange des genres est heureux : « encastré » dans un gigantesque écran qui occupe toute la largeur du plateau, le Renault Trafic incarne la scénographie traditionnelle tandis que la grille environnante sert aussi bien à diffuser les titres de scènes, les interventions en direct d’une narratrice reprenant des « dossiers » sur la biographie des deux personnages, des mini films saisis par le téléphone portable d’un certain Charles Pennequin (double fictif du poète éponyme qui a imaginé sa propre partition sur invitation de l’auteur !), des feuilles volantes et des oiseaux pour figurer le passage des saisons ou encore les SMS passionnés que Fanch échange avec sa dernière aventure.

   Le sexe est d’ailleurs un des thèmes les plus abordés dans la pièce, avec une franchise qui en déstabilisera plus d’un. Il y a pourtant de quoi se réjouir face à cette liberté de ton et de jeu qui est rare sur les plateaux de théâtre, et le langage aussi vert que direct qu’on peut entendre ça et là relève d’une audace enjouée et assumée sans gravité qui prête bien plus à sourire qu’à s’offusquer.

   Pour incarner le verbe décomplexé de Midch et Fanch, Pascal Rénéric et Jean-Charles Clichet déploient une complicité sans faille, tandis qu’Edith Proust et François Tizon n’ont rien à envier aux rôles principaux, offrant à leurs personnages respectifs quelques uns des moments les plus déconcertants de la pièce. La première réussit à produire un hilarant contraste entre son joli minois de fille bien sage et la ponctuation de ses explications dramatiques par des sourires vifs et béats, tandis que le second ne rate pas une miette de sa courte intervention dans la peau du fameux Charles Pennequin cité plus haut, poète performer obsédé par la fonction caméra de son I-phone, capable de se lancer spontanément dans une discussion d’ados attardés avec les deux gus tout en restant droit et snob comme un Alain Juppé.

   A l’instar de la camionnette éponyme, Trafic apparaît comme une œuvre fourre-tout sur les aspirations et regrets qui taraudent Midch et Fanch. Mais en s’abstenant de tout jugement moralisateur sur les ratés de ce duo qui rêve de tout remettre en cause à commencer par leur propre attentisme, le texte et sa mise en scène parviennent à dresser un portrait à la fois juste et divertissant sur la génération actuelle des trentenaires et l’air du temps qu’ils traversent. Annoncée par l’auteur comme le premier volet d’une trilogie, on attend d’ores et déjà la suite.

 

Prochaines représentations : pas avant la saison 2015/2016…

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