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Que se passe-t-il dans la tête du spectateur ?

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Billets critiques sur le spectacle vivant & interviews


Le Retour

Publié par Saad sur 7 Avril 2013, 15:45pm

Catégories : #Auteurs incontournables, #Création 2012, #Les pépites du spectateur, #théâtre contemporain

Le Retour

Texte de Harold Pinter -- Mise en scène de Luc Bondy -- Vu le 5/04/13 à la MC2 Grenoble -- photo : Ruth Walz

Harold Pinter est de ces auteurs nobélisés qui ne font pas forcément l’unanimité. Le Retour est une pièce qui donne à voir et entendre beaucoup de misère. Mais sous la carcasse, l'écriture est dense, et la morale : féroce. Petite explication sur un grand moment de théâtre.

A priori moche et ennuyeux

Au programme de cette pièce : Névrose et indigence, en famille tant qu’à faire. Si le programme ne semble pas alléchant, il faut en revanche admettre que l’écriture est franchement convaincante. Voire experte car, avec ce texte, on comprend un peu mieux la réputation d’auteur dérangeant qui entoure Pinter. En apparence, c’est vulgaire, bête et méchant, puisque la pièce commence avec une scène de vie quotidienne entre Lenny, jeune névrosé manifestement sujet à l’oisiveté, et son père Max, vieillard veuf et très grincheux. Les échanges sont souvent aigres et les tentatives de réconciliation aussi soudaines que maladroites entre deux invectives soulignent quant à elles la relation plutôt malsaine qu’entretiennent les 2 personnages. L’apparition de Joey, cadet de Lenny, et Sam, frère de Max, complète à merveille ce portrait de famille pour le moins atypique que l’on découvre au premier acte.

Parti de rien…revenu à pas feutrés

Et puis Teddy arrive…au milieu de la nuit, avec sa femme. C’est le Retour. Retour du mouton noir de la famille, celui des 3 fils qui a non seulement passé un doctorat de philosophie mais qui est devenu professeur de philosophie en université. Et Monsieur s’est marié avec une fort jolie femme, de surcroît. Voilà qui dénote sérieusement dans la photo de famille. Or , ce qui est génial dans cette pièce est que l’on s’aperçoit très vite que si Teddy a quitté cette famille, il n’en est pas tout à fait de même en ce qui concerne sa personnalité, tant le bougre transpire d’imposture et de maladresse. Le cordon neuronal semble en effet intact. En fait, Teddy est philosophe parce qu’il a un diplôme de philosophie. Son frère Lenny, qui de par sa condition de névrosé est un questionneur frénétique, ne manque pas de le déstabiliser en seulement 3 questions. Et le philosophe de répondre : « ça n’est pas de mon ressort / ça ne touche pas mon domaine / je crois que tu ne t’adresses pas à la bonne personne ». Plutôt gênant pour un docteur en philosophie. Entre ce discours oiseux et ce malaise magnifiquement interprétés, Jérôme Kircher (alias Teddy) incarne un philosophe plus ridicule encore que ce cher Maître Pangloss*, pour qui, rappelons-le, « nous vivons dans le meilleur des mondes possibles ».

Et l’illusion créa ma femme

Mais la déroute ne s’arrête pas là pour le malheureux Teddy. Elle ne fait que commencer même… car sa femme, une poupée blonde qui est aussi amourachée et fidèle que lui philosophe, va être très vite convoitée par la jeune fratrie. Pour ne pas dire harcelée. Un rapport d’excitation qui s’équilibre cependant assez vite, car la demoiselle n’a pas son pareil pour cerner ce par quoi elle peut s’intégrer dans cette nouvelle famille. Cette Barbie court vêtue démontre assez vite que « les mots qui sortent de ses lèvres n’ont pas plus d’importance que les lèvres qui s’agitent pour prononcer ces mots ». Dès lors, la convoitise animale est lâchée et notre docteur en philosophie assiste impuissant (ce qui est ici un pléonasme…) au naufrage de son couple. Et les grands rhéteurs auto proclamés, si prompts à côtoyer les cimes tout en méprisant la base à partir de laquelle ils se lancent dans leurs étincelantes élucubrations, en prennent pour leur grade.

* pour les éventuels extra-terrestres qui liraient cette critique, se reporter au Candide de Voltaire.

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