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Que se passe-t-il dans la tête du spectateur ?

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Billets critiques sur le spectacle vivant & interviews


L’inconnu du lac

Publié par Saad sur 26 Juin 2013, 14:03pm

Catégories : #Coups de cœur cinéma

L’inconnu du lac

Un film d’Alain Guiraudie,
avec Pierre Deladonchamps, Christophe Paou

Errance humaniste dans paradis luxurieux

L’inconnu du lac, dernière livraison d'Alain Guiraudie, est un film qui sort complètement des sentiers battus sous des dehors ordinaires. A priori paradoxal mais tellement bien mené.

La relation homosexuelle a été traitée plus d’une fois au cinéma, notamment ces vingt dernières années (de My own private idaho à A single man en passant par Brokeback Mountain pour ne citer que les plus célèbres). Ceci étant, L’inconnu du lac se détache totalement du lot par une singularité de taille : le traitement cinématographique du sexe masculin. Quoi de plus tabou en effet que de montrer un pénis accompagné de sa paire de testicules à l’écran ? Si la nudité des femmes ne choque plus depuis belle lurette, on ne peut pas en dire autant de son versant masculin. Alain Guiraudie franchit le pas allégrement, mais sans aucune fanfaronnade, pour nous entraîner avec un réalisme absolument saisissant dans un monde que seuls les gays un peu aventureux connaissent bien. Plus réjouissant encore : ici le gay n’est absolument pas une folle extravagante qui passe son temps à glousser telle une dinde comme dans une production grand public. NON. Ici le gay est un mec parfaitement quelconque, dont la représentation va du jeune homme sémillant jusqu’au vieux sexagénaire à la peau creusée par les rides, et qui se prélasse la quêquête à l’air sur une plage de galets ou qui glandouille debout face au lac, vêtu de sa seule paire de baskets, prêt à se retourner pour examiner avec un regard interlope tout nouveau venu qui franchirait la zone d’entrée. Car les lieux sont ici méticuleusement posés et on comprend mieux pourquoi tant de critiques parlent de topographie pour examiner ce film. Il y a d’abord un parking, qui « narre » les allées et venues de Franck - personnage principal –, puis une plage, où les regards s’échangent, un lac où les corps se baignent et enfin un bosquet où les pulsions se libèrent, tant et si bien qu’on peut parler d’un véritable baisodrome.

Alain Guiraudie filme au plus près ces scènes crues, à tel point que certaines sont littéralement pornographiques. Cependant L’inconnu du lac est un film à la réalisation si cohérente que l’on arrive à passer outre cette obscénité, qui intervient comme un point d’exclamation pour clore une séquence de drague.

A coté de cette luxure qui s’épanouit avec un naturel qu’on a du mal à réaliser –je m’adresse ici aux hétérosexuels qui, à l’instar de votre serviteur, rament tant pour pourvoir exprimer librement ne serait ce qu’un centième de leur désir à des hétérosexuelles coincées dans une posture guère plus enviable, snif…– le réalisateur ne manque pas de traiter un autre grand besoin de la nature humaine : l’amour, ou la sécurité affective si vous préférez. Là encore, il n’y a pas la moindre erreur dans le réalisme déployé. Pierre Deladonchamps, avec son physique aussi délicat qu’un Lambert Wilson, est parfait pour incarner le personnage de Franck, jeune trentenaire un peu pommé dans le monde du travail comme dans la sphère du relationnel. Tellement seul qu’il décide de se lancer dans une discussion avec le premier venu : Henri, quinquagénaire solitaire au physique ingrat, mais qui cache une âme de romantique fragile et clairvoyant sous ses dehors farouches.

Les deux personnages se lient d’amitié jusqu’à ce que Franck découvre Michel, le beau brun aux yeux clairs qui l’attire comme un aimant. Les dialogues sans prétention mais néanmoins pertinents (et joyeusement clairsemés d’humour) engagés avec Henri se poursuivent alors avec Michel, permettant de mieux mettre en lumière la pression que le besoin d’être « toujours » à deux exerce sur les êtres amoureux. Une pression telle qu’elle permet par ailleurs de traiter la notion du déni, soulevée par le meurtre commis par Michel et dont Franck est témoin au balbutiement de leur relation.

C’est probablement ce regard brut et humaniste sur une communauté encore marginalisée à ce jour, qui permet à Alain Guiraudie de faire de l’extraordinaire avec de l’ordinaire et d’atteindre une sorte d’universalité en déployant de la singularité. Paradoxal et tellement vrai.

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