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Que se passe-t-il dans la tête du spectateur ?

Que se passe-t-il dans la tête du spectateur ?

Billets critiques sur le spectacle vivant & interviews


Vivre !

Publié par Saad sur 7 Juillet 2014, 11:35am

Catégories : #Création 2014, #Théâtre & Réflexion, #Les pépites du spectateur, #Critique & interview, #Avignon OFF 2014

Vivre !

Vivre ! … tout un programme derrière ce verbe livré dans une exclamation qui donne son titre au dernier spectacle de la Compagnie Demain il fera jour menée par le comédien penseur  Vincent Clergironnet. L’homme, toujours disponible pour échanger avec le public à l’issue des représentations, ne pouvait pas échapper à un entretien pour nous éclairer un peu plus sur les tenants et aboutissants d’un spectacle riche en réflexion.

Commençons par une question un peu discordante : sur le dossier de présentation est mise en exergue la phrase suivante : « Vivre ! est un spectacle sur les hommes et le masculin aujourd’hui » or ce que je retiendrais en premier lieu serait la jalousie de Joseph, le personnage que vous incarnez, vis-à-vis d’Isabelle, sa femme.

V.C: Certes, il y a un parti pris dans l’écriture de la pièce qui donne à voir un homme qui manifeste de la jalousie, mais cet homme est surtout dérangé par sa condition d’homme ayant sur les épaules le poids d’une représentation masculine archaïque qui l’induit en erreur.

 

Joseph a tout l’air d’un homme en détresse parce que son couple battrait de l’aile, alors qu’il est simplement marié à une femme qui se contente de s’épanouir dans sa vie sans chercher à négliger son mari.

V.C: Oui. L’émancipation féminine de ces dernières décennies remet complètement en cause la domination masculine qui a régi le rapport homme/femme des siècles durant. Joseph a beau comprendre au fond de lui la nécessité d’un rapport équilibré entre les deux sexes, son cheminement au fil du spectacle montre que la seule démarche intellectuelle ne suffit pas pour évoluer.

 

Pensez-vous cette  « représentation masculine archaïque » comme un atavisme ?

V.C: C’est en tous cas quelque chose de profond qui travaille Joseph, et cette viscéralité fait qu’il s’en prend plein la gueule face aux libertés et aux opportunités que saisit sa femme, car sortir de conceptions profondément enfouies demande des efforts et du temps en plus d’une prise de conscience.

 

Joseph a justement un double dans la pièce qui est incarné en « chevalier ». Celui-ci parait au moins tout aussi tiraillé que lui entre son amour pour sa belle et sa haine de la cupidité qui peut être considérée comme inhérente au désir amoureux. Il y a dans les raisonnements emphatiques de ce double, qui va jusqu’à comparer l’homme amoureux à un dragon qui dépècerait sa victime, une similitude assez frappante avec un texte de Nietzsche* qui dit « l’amant vise à l’appauvrissement et à la privation de tous les autres concurrents et ne demande qu’à devenir le dragon de son trésor, le conquérant, l’exploiteur le plus dénué de scrupules et le plus égoïste »…

V.C: Peut-être une réminiscence de mes études de philosophie ! Je n’ai pas forcément pensé à Nietzsche en écrivant la partition de ce personnage parallèle qui agit dans l’esprit de Joseph, mais la figure du chevalier m’intéresse de par sa dualité d’homme pouvant être aussi noble que sanguinaire, et surtout par son arme. Avec son épée, cette figure masculine d’autrefois luttait contre les attaques qui provenaient de l’extérieur. Aujourd’hui, la seule épée que l’homme tient à sa disposition est sa capacité de discernement, sans quoi il ne peut porter à la lumière de sa conscience les problèmes qui le travaillent afin de les résoudre.

 

Passons sur l’ouverture tout à fait intéressante qui clôt votre spectacle et qui propose une définition sur l’idée de « Vivre ! » afin de laisser quelques surprises au spectateur, et terminons plutôt par le rôle de Cécile Mauclair, sorte de danseuse qui intervient par intermittence dans ce que j’hésiterais pour le coup à qualifier de seul en scène.

V.C: Cécile Mauclair danse car elle incarne la part de vivant chez Joseph. La vie est ainsi faite qu’elle vient automatiquement frapper à la porte. Le besoin d’énergie vitale concerne tous les individus et c’est notamment ce besoin qui amènera Joseph à évoluer au fil du spectacle.

 (*in Le Gai Savoir, extrait du texte « Tout ce que l’on nomme amour »)

 

Lisez aussi la critique du spectacle juste après les diapos ci-dessous

Vivre !
Vivre !
Vivre !
Vivre !

   Se laisser emporter par le lyrisme pour entre autres « Sentir l’onde du vent qui passe sa main invisible dans les champs de coquelicot » et plus largement...« Vivre ! ». Telle est donc l’obsession profonde de Joseph, figure contemporaine d’un homme qui a soif de poésie et de liberté mais qui se sait et se sent  encore trop formaté par la nécessité à tout prix d’une puissance masculine à qui l’émancipation des femmes, et surtout la sienne, pose des difficultés.

   Si on peut émettre un doute quant à l’universalité du propos sur « les hommes et le masculin aujourd’hui » - car il y a un nombre non négligeable d’hommes qui ne sont heureusement pas (ou plus) tout à fait dans le cas de ce Joseph - le nouveau spectacle de Vincent Clergironnet n’en demeure pas moins pertinent dans son approche, mettant en scène un personnage tout à fait en proie à la complexité de notre société, où l’égalité homme/femme repose avant tout sur le papier et dans les multitudes de colloques dédiés à cette question. Ce débat n’est d’ailleurs ici qu’une trame de fond pour mettre en relief la souffrance subie par Joseph, véritable symptôme du martyr qu'endurent malgré eux tous les hommes encore soumis au diktat d’une domination masculine sans laquelle ils craignent de ne pas trouver leur place dans la société.

   A ces hommes, Vincent Clergironnet suggère une piste, celle qui consiste à s’occuper de soi-même plutôt que de chercher à satisfaire l’image escomptée au travers d’un rôle imposé. Un programme de philosophie pratique dont l’ambition de libération demande forcément bien plus qu’un seul spectacle pour parvenir à son terme, mais que le comédien penseur parvient à fluidifier en portant la réflexion à l’échelle d’un seul personnage. Une dramaturgie efficace en somme, au service d’une réflexion nécessaire pour beaucoup d’hommes.

(Spectacle écrit et interprété par Vincent Clergironnet. Avec Cécile Mauclair. Musique de Cédric Le Guillerm)

 

Avignon OFF 2014

Au théâtre des Lucioles, tous les jours à 14h35 jusqu’au 27 juillet

Ci-dessous, lien critique vers un autre spectacle de la compagnie Demain il fera jour!

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