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Que se passe-t-il dans la tête du spectateur ?

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Billets critiques sur le spectacle vivant & interviews


LE PROCHAIN TRAIN

Publié par Saad sur 9 Juillet 2014, 12:42pm

Catégories : #théâtre contemporain, #Théâtre & Réflexion, #Création 2014, #Avignon OFF 2014, #Critique & interview

LE PROCHAIN TRAIN

Une pièce d'Orah de Mortcie, mise en musique par Cédric Le Guillerm - affiche: LPT lucas landscape

 

"LE PROCHAIN TRAIN parle de la mutation de nos liens à l’Ère du numérique", peut-on lire en exergue du dossier de présentation… une entrée en matière qui a forcément poussé la tête du spectateur à franchir les portes du théâtre Notre Dame où la pièce se produit durant tout le OFF d’Avignon, et à se pencher plus amplement sur le sujet avec son auteur et metteur en scène Orah de Mortcie. Entretien + critique.

 

Votre pièce parle «de la mutation de nos liens à l’Ère du numérique ». Qu’est-ce qui vous a motivé à vous lancer dans ce projet ?

J’avais depuis longtemps pour projet d’écrire une comédie romantique selon le code du huis clos. Je n’avais juste jamais trouvé de sujet qui me paraisse suffisamment motivant. Par ailleurs, étant très connecté moi-même, j’ai régulièrement à réfléchir et à discuter des mutations des liens humains à l’ère numérique. La ramification des sujets et des idées semble infinie quand on aborde ce thème. Dès lors, j’ai choisi de mélanger les deux ingrédients pour en faire une pièce. C'est lors de l'écriture que des éléments de mon enfance se sont glissés dans le texte. Ce n'était pas vraiment prévu :)

Votre dossier de présentation indique : « la pièce raconte l'improbable rencontre entre Karine et Vincent. Vincent est un toxicomane du travail. […] il choisira la seule solution logique à ses yeux : faire appel à une professionnelle du web afin qu'elle lui invente et administre sa vie. » Lorsqu’elle est entrée en scène, j’ai d’abord cru que Karine était une call girl. Vous souhaitiez jouer sur l’ambiguïté d’un premier contact entre un homme et une femme?

Oui. C'est assez logique dans la mesure où Karine gère l'intime de Vincent sur une base contractuelle. L'ambiguïté m’a paru amusante: Karine s'occupera de tout, sauf du charnel. 

Vincent a beau agir de façon très grossière vis-à-vis de lui-même en « faisant appel à une professionnelle du web afin qu'elle lui invente et administre sa vie », alors même qu’il vient de se faire larguer, il est pourtant doué d’une lucidité qui échappe complètement à Karine – en lui reprochant son mode de vie purement consommatoire - et inversement lorsque Karine lui reproche de ne pas faire suffisamment attention à sa mère. Est-ce à dire que la lucidité de chacun s’arrête là où commence la mauvaise foi, ou qu’il est plus facile de voir les défauts de l’autre plutôt que les siens ?

Vincent et Karine sont tous les deux « sur-connectés », mais chacun pour des raisons et de façons très différentes. Ils peuvent dès lors se poser en juges moralisateurs, ne remarquant que les travers de l'autre, sans jamais remettre en question leurs propres choix. Cela aide à montrer que la connexion, autrement dit l'outil, n'est pas en soi porteur de danger. C'est l'usage qui en est fait qui est ici observé.

Vincent tient un peu le rôle d’érudit, citant notamment Kurzweil et Spinoza sur l’évolution de l’humanité et la notion de libre arbitre. Pourriez-vous revenir sur ces citations ?

Ray Kurzweil, aujourd'hui Directeur du département de l'intelligence artificielle chez Google, est au centre d'un courant de pensée qui porte la « théorie de la Singularité ». Pour résumer un peu grossièrement, cette théorie explique que notre évolution biologique arrive à son terme. Notre prochain stade d'évolution se fera au travers d'une fusion entre le technologique et l'humain, permettant à l'homme d'aller au-delà de ses limitations physiques. Pour exemple, l'ordre de mission qui a été donné par Google à Mr Kurzweil est de "répondre aux questions que nous ne nous sommes pas encore posées".

Concernant Baruch Spinoza, une partie de ses travaux philosophiques traitait du libre arbitre chez l'homme. Il expliquait que ce que nous appelons libre arbitre n'est en fait qu'un mécanisme qui masque notre profonde incompréhension de ce qui nous pousse à agir. A l'ère de la mise en données informatiques massive où chacun de nos choix est guidé et formaté par l'analyse de nos consommations précédentes, sa pensée me paraît très actuelle.

 

Le Prochain Train: la critique

   Le questionnement philosophique sur la modification de notre rapport aux autres à l’ère du numérique est donc central dans cette pièce aux allures de comédie romantique…entre deux geeks (comprendre: personnes complètement scotchées aux nouvelles technologies). Si l’apprivoisement entre les deux amoureux d’abord quelque peu opposés a forcément un air de déjà vu et que le recours aux souvenirs de l’enfance sur fond de musique délicate peut paraître téléphoné, Orah de Mortcie a d’ores et déjà un mérite : porter sur un plateau de théâtre un sujet dont les représentations sont généralement limitées au cinéma (ou ont fait l’objet d’un gros raté au théâtre - *voir lien ‘parenté thématique’ à la fin de cet article). On serait tenté de rajouter cinéma d’anticipation, mais non ! Nous y sommes bel et bien dans cette époque où un nombre sans cesse croissant d’individus « ne sait plus quoi faire de ses 10 doigts dès qu’il n’y a pas un clavier en dessous »…

   En créant une rencontre entre deux geeks qui ont encore suffisamment d’humanité pour porter un jugement moralisateur sur l’autre, l’auteur provoque des disputes qui mettent en relief le manque d’humanité dont souffrent aussi bien Karine que Vincent, évitant ainsi habilement l’écueil de tout didactisme sur un sujet qui nous tend régulièrement la perche pour se faire battre. Un texte clair qui n’est que plus renforcé par sa mise en scène : difficile d’imaginer un choix plus cohérent que le huis clos d’un appartement pour montrer le cloisonnement dans lequel Vincent s’enfonce. L’efficacité de la pièce repose enfin sur le jeu des comédiens, tout à fait crédibles dans leurs rôles d’intoxiqués numériques (Stéphane Dugain ayant vraiment la tête de l‘emploi !).

 

Avignon OFF 2014

Du 4 au 27 juillet 14h30 au théâtre Notre Dame

 

*ci-dessous le lien de parenté thématique...

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